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Chapitre 2 : L’expulsion générale des Andalous d’Espagne (1609-1614).
Des Andalous transitent par la France

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La majorité des Andalous expulsés d’Espagne se dirige vers le Maghreb. Un dixième environ passe par la France. C’est de ces derniers qu’il s’agit dans la présente étude.

-1-Ordres d'expulsion et estimations du nombre d'expulsés
-2-Contexte de l’expulsion des Andalous d’Espagne
-3-Témoignages sur l’arrivée des Andalous en France


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-1-Ordres d'expulsion et estimations du nombre d'expulsés

En 1609, l’Espagne décide d’expulser de ses royaumes, tous les Andalous. Elle établit alors, un plan d’expulsion en tenant compte de l’état d’esprit dans lequel se trouve à l’époque cette population.
Les royaumes de Valence et de Grenade où les rebellions andalouses ont eu lieu au siècle précédent ne sont pas traités de la même façon que le royaume d’Aragon qui jouit d’une stabilité relative depuis de longs siècles.

Par exemple, les Andalous du royaume de Valence, sont expulsés directement vers le Maghreb. Alors que les Andalous de la Nouvelle et Vieille Castille, sont contraints, fin 1609, à quitter ces royaumes, sans passer, ni par l'Andalousie, Grenade, Murcie, Valence, ni l’Aragon, mais par la Biscaye et par l'Océan pour se rendre en France (1).
Le plan d’expulsion doit empêcher un regroupement d’Andalous, originaires de royaumes différents. C’est ainsi que les avis d’expulsion sont énoncés royaume après royaume.
Les ordres d’expulsion des Andalous sont signés par le roi Philippe III. Le 5 octobre 1609, pour les Andalous d’Andalousie, fin 1609-1610 pour ceux de Castille et le 17 avril 1610 pour les Andalous d’Aragon et de Catalogne (2).

Lorsque les Andalous expulsés désiraient garder avec eux leurs enfants en bas âge, les Espagnols leur imposaient de se diriger vers une terre chrétienne (France) ou vers un port chrétien (Gênes, Livourne, etc.). S’ils désiraient rejoindre une terre musulmane, en particulier le Maghreb, ils devaient laisser en Espagne leurs enfants.

Le plus grand nombre d’Andalous expulsés d’Espagne, provenaient du royaume de Valence ; presque tous seront expulsés vers le Maghreb.
Des Andalous expulsées d'Espagne, passent par la France
En ce début du 17ème s., les Andalous expulsés d’Espagne qui arrivent en France, venaient :
- d’Aragon (par la route de Somport et Roncevaux);
- de Castille (par la route de Burgos, Roncevaux et Irun);
- d’Andalousie (embarqués à Séville et à Malaga, ils débarquent à Marseille).

Selon Henri Lapeyre, 50.000 Andalous franchissent la frontière franco-espagnole.
Par contre, le « Mercure français » estime qu'en 1610, « il aborda et entra en France, en plusieurs fois, tant par mer que par terre plus de 150.000 Morisques ». Et l’entrée des seuls Morisques aragonais en France par le Languedoc, est estimée à 50.000 personnes (3).

Quelques estimations du nombre d'Andalous qui transitent par la France :

-Passage par le Somport et le Béarn : 12.470 Andalous;
-Passage par la Navarre et le pays basque (passage par Burgos et Irun) : 17.000 Andalous grenadins et 10.000 Andalous aragonais.
-10.000 Andalous embarqués à Séville se dirigent vers Marseille;
-la plupart des Andalous embarqués à Malaga sont trompés par les transporteurs, et au lieu de Marseille, il débarquent au Maghreb.

En 1611, lors de la dernière expulsion des Andalous de Castille une dizaine de milliers entrent en France.


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-2- Contexte de l’expulsion des Andalous d’Espagne

On note que l’Espagne ne craint pas d’expulser la majorité des Andalous vers le Maghreb. En effet, cette population ne représente plus, une fois hors d’Espagne, un danger pour ce pays, car la supériorité de la marine espagnole sur la marine ottomane en Méditerranée occidentale était devenue manifeste en ce début du 17ème siècle.
Par ailleurs, l’Espagne fait de l’expulsion d’une partie des Andalous vers la France, d’une pierre deux coups. Il s’agit d’abord d’Andalous ayant des enfants en bas âge dont il faut préserver la chrétienté en empêchant leurs parents de rejoindre un pays musulman. Ensuite, laisser déferler des dizaines de milliers d’Andalous dans les territoires français, créera un problème pour la France.

Ainsi l’Espagne se venge-t-elle d’Henri IV, qui a tenté à plusieurs reprises, d’aider les Andalous à se soulever contre les rois d’Espagne.
En effet, les Français se sont servi des Andalous aragonais dans leur tentative de s’emparer de Pamplune. Le duc de la Force, gouverneur de Navarre et ami d’Henri IV, continue à convoiter cette cité, bien que le traité de Vervins (1598) ait rétabli la paix entre la France et l’Espagne (4).
C’est donc dans ce contexte qu’a lieu l’expulsion des Andalous d’Espagne.

Mais la France, qui quelques années auparavant, complotait avec les Andalous, n’est pas prête à accueillir ces mêmes Andalous qui aujourd’hui n’ont plus de patrie (5).
Et c’est à peine si les autorités françaises permettent-elles aux Andalous de faire une courte escale en France, et dans quelles conditions ! avant de rejoindre le Maghreb ou l’Orient. Plusieurs décisions sont prises alors pour interdire l’entrée des Andalous sur le sol français.
Ainsi, après l’Espagne, c’est la France qui débarrassera l’Europe de ces musulmans.

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-3- Quelques témoignages sur l’arrivée des Andalous en France

Dans le registre des délibérés de la Jurade de Bayonne de 1610 à 1613, on lit au 12 février 1610 que « le corps de la ville commet le sieur lieutenant, deux échevins et le syndic, pour avertir M. de Sensac (lieutenant de M. de Grammont, gouverneur de la ville de Bayonne), du passage des Morisques, aux fins qu'il en arrête le cours, si faire se peut »(6).

De son côté, Marco de Guadalajara, un contemporain espagnol de l'expulsion des Andalous raconte : En arrivant en France, les Andalous payèrent un ducat par tête aux ministres du culte chrétien. On leur concéda le droit de porter des armes. Au début, les Andalous étaient contents, disaient-ils, de quitter la vie d'esclaves qu'ils menaient en Espagne. Mais très vite ils déchantèrent. On commença à les déposséder en douce, puis on leur interdit le port des armes, sans leur rendre le prix de leur achat. De nombreux Andalous s'installèrent en diverses parties de la France, et voyant qu'on les obligeait à vivre comme des chrétiens, beaucoup d'entre eux changèrent de site (7).

En 1610, un notaire de Béziers témoigne lui aussi, du passage des Morisques et des Grenadins dans cette ville: « En la présente année 1610, passerent en la present ville de Béziers, une infinité de personnes, tant hommes, femmes, petitz, enfans, portant leur bagaige, qu’on appeloit Morisques et Grenadins, les quelz le roi d’Espaigne a tirés de son royaume à cause de la religion qu’ilz tenoit et pour ne estre vollen convertir, ilz allarent embarquer en Ajde et de là ce rendoient en Turquie… »(8).

A Marseille, des « Grenatins » font leur apparition en 1610 : « deux Vaisseaux Flamans abordèrent aux Isles de Marseille, chargés de mille Grenatins, tant hommes que femmes et enfants, ils s'embarquèrent à Séville par commandement du Roi d'Espagne qui les avait chassés de ses Etats »(9).

En 1611, enfin, une dizaine de milliers d’Andalous entrent en France. La plupart d’entre eux restent groupés à St-Jean-de-Luz (3.000 en septembre 1611, 4.000 en janvier 1612) (10).

Il y eut donc, plusieurs centres de regroupement d'Andalous dans le sud de la France : Saint-Jean-de-Luz, Agde, Béziers, Bayonne, Marseille...
C'est ainsi que le roi de France charge d’Augier, prévôt général du Languedoc, de conduire les Andalous entrés dans le royaume jusqu'à des lieux portuaires, afin de les embarquer et de les transporter en Barbarie (11).

Après l’assassinat d’Henri IV, c’est la régente Marie de Médicis qui donne commission à d'Aymar, maître des requêtes, « de délivrer entièrement (le pays) de tant de Morisques » qui arrivent en Provence sur des bateaux ragousins, catalans et génois (12).

Dans les deux provinces (Languedoc et Provence), la situation des réfugiés est des plus précaires: «un (des deux) Vaisseaux (arrivant à Marseille et transportant des morisques en provenance de Séville) fit naufrage après leur débarquement, ils furent logés la plupart aux infirmeries vieilles, et parce qu'il en mourait tous les jours quelques uns, et qu'on appréhendait que cela ne causât la peste, on résolut de les congédier »(13).
Le parlement de Toulouse rend le 6 août 1610 un arrêt « portant inhibitions et défenses aux dits Morisques aragonais d’entrer et passer dans le Languedoc, à peine de la vie »(14).

Dans la même foulée, le parlement de Provence rend le 3 décembre 1610 « un arrêt portant inhibitions et défenses à tous gardes des ports, ponts et passages du Rhône et de la Durance, de laisser entrer aucuns des Morisques du Languedoc et Comté (Venaissin) en cette province… ».

Quant à ceux qui arriveraient par mer, « la cour faisait aussi défense à tous patrons et mariniers d’en descendre aucuns en terre, et aux consuls et officiers des lieux de la permettre… »… « et si les dits-Morisques, porte encore l’arrêté, veulent changer de vaisseaux pour aller en Barbarie ou Italie, ils seront reversés sur autres vaisseaux, sans descendre en terre. Et pour le regard de ceux qui sont dans la province, ordonne qu’ils seront conduits aux ports de la côte pour y être embarqués et portés là où ils voudront aller »(15).

Lorsque l'arrêt du parlement de Provence est prononcé, les états de Provence se réunissent, et leur assemblée enjoint aux patrons qui auraient débarqué des Morisques en Provence, de les rembarquer, attendu, dit la délibération, « que la plus grande partie sont maumetistes (musulmans), que telle race de gens ne doivent habiter parmi les chrétiens »(16).


 

fin du chapitre 2

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Notes du Chapitre 2

(1) - A propos des avis d’expulsion des Andalous d’Espagne, voir : Florencio Janer (1831-1877), Condición social de los moriscos de España, Madrid, 1857, 378 pages. Voir aussi : Joan REGLA, Estudios sobre los Moriscos, Barcelona, 1974, 257 pages. Retour au texte

(2) - Joan Regla, Estudios sobre los Moriscos, Barcelona, 1974, 257 pages, p.91.
Des députés aragonais envoyèrent un mémoire au Roi d'Espagne, dans lequel ils défendirent les Andalous contre les actes d'expulsion d'Espagne qu'ils subissaient. Il y a une différence, disaient-ils, entre les Andalous d'Aragon et ceux de Valence; contrairement à ceux de Valence, les Andalous d'Aragon ne s'étaient jamais soulevés contre l’État espagnol; REF: Memorable expulsion, o.c., folio.126R.
D'autre part, avant l’ordre de leur expulsion (17 avril 1610), des Andalous de Catalogne, émigraient déjà vers la France, phénomène connu grâce à une consulta du Conseil d’État datée à Lerma le 24 juin 1608. Il a été décidé alors, que lorsqu’il s’agissait d’Andalous riches ou responsables, il fallait les arrêter, afin de connaître leur dessein. Alors qu’il fallait au contraire fermer les yeux quand il s'agissait des gens communs. Car « quantos menos quedaren serà lo mejor » (moins il en restera, mieux ça sera), Ref: Estudios sobre los Moriscos, o.c., p.99.
Ainsi, 42.000 Andalous (dont des Andalous de Catalogne) quittent l'Espagne par le port de Los Alfaquès (Catalogne). Quant à ceux qui quittent l’Espagne par les Pyrénées « près de 10.000 le firent par la Navarre et 12 à 14.000 par le col de Canfranc, d’où le gouverneur du Béarn les fit payer 10 reals par tête », REF: Estudios sobre los Moriscos,o.c., p.94-96. Retour au texte

(3) - Henri Lapeyre, Géographie de l’Espagne morisque, Paris, 1959, 280 pages, p. 208, voir : Carte « Expulsion des Morisques » 1609-1614.
Le Mercure français (1605-1648) en 4 volumes, Bibliothèque Ste Geneviève, Paris : 8-Aej 4 Res, Vol 2, folio 9 recto et folio 13 verso. Retour au texte

(4) - Duc de la Force (de l’académie française) : Le Maréchal de la Force, un serviteur de sept Rois (1558-1652), Paris, 1950, 2 tomes, 1er tome : 373 pages, p.141. Il y eut de nombreuses échauffourées à propos des pâturages frontaliers dans les Pyrénées, entre Français et Espagnols. Étaient-elles de simples prétextes ? Voir : Lettre de la Force au vice-roi d’Aragon du 18/07/1608, et lettre aux députés du royaume d’Aragon à la même date, REF: Le Maréchal de la Force, oc, p.307. La correspondance de la Force avec Henri IV, le secrétaire du roi et le vice-roi d’Aragon, à propos des différents à la frontière avec l’Espagne est nombreuse, voir : Le Maréchal de la Force, o.c, p.307-314. Retour au texte

(5) - Voir : Mémoire adressé à Henri IV par les Morisques d’Espagne, avant 1602, in : Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumot, duc de la Force, éd. marquis de La Grange, Paris, 1843, I, 341-345. Ce mémoire est reproduit dans Histoire des Mores mudejares et des morisques, ou Des Arabes d’Espagne sous la domination des chrétiens, par le comte Albert de Circourt, Paris, 1846, 3 vol (450, 487, 372 pages), vol. 3, p. 285; le mémoire à Henry IV est reproduit en arabe dans la Revue d’Histoire Maghrébine, n° 79-80, mai 1995, Zaghouan, Tunisie, p. 390-392. Voir aussi : J. Pierre Babelon, Henri IV, Paris, Fayard, 1982, 1103 pages, p.935-936.
A propos de la conspiration des Français avec les Andalous : pendant l’été 1604, un notable andalou, don Lupes, s’entretient avec le Roi à Paris, et avec la Force pendant l’automne de la même année. Un agent d’Henri IV, Pascal de St-Estève, trahi par un anglais, est arrêté à Valence le 23 avril 1605, voir : Le Maréchal de la Force, oc, p.143-144. Retour au texte

(6) - Francisque MICHEL, Histoire des races maudites de la France et de l’Espagne, 1847, 2 vol. (vol 1 = 373 p., vol 2 = 341 p.). Le chapitre 8 du vol 2 est consacré aux Andalous (p. 45-98), p. 67. Retour au texte

(7) - Fray Marco de Guadalajara y Xavier (historien et carmélite d’Aragon), Memorable expulsion y justissimo destierro de los Moriscos de España, Pamplona, 1613, 163 folios, folio 142V et folio 143R.
Charles d’Aigrefeuille, chanoine de l’Église St Pierre de Montpellier, dit pudiquement dans son livre, à propos de la dépossession des Andalous de leur argent : “ L’or et l’argent qu’ils avaient soigneusement caché, leur ouvrit un passage dans nos provinces ”, REF: Histoire de la ville de Montpellier depuis son origine jusqu'à notre temps, à Montpellier, chez Jean Martel imprimeur, (1er vol 1737, 2ème vol 1739), 1er vol, livre dix-septième, folio 347 {Bibliothèque Ste Geneviève, Paris, L FOL 302 (2), Res inv 493-494}. Retour au texte

(8) - Témoignage d’Antoine Massip notaire de Béziers de 1602 à 1632, tiré des Archives départementales de l’Hérault, REF: A propos du passage des Morisques par la France, in Les Morisques et leur temps, Table ronde internationale, 4-7 juillet 1981, Montpellier, Paris, 1983, 540 pages, p. 433. Retour au texte

(9) - Histoire de la ville de Marseille, par feu M. Antoine de Ruffi, à Marseille par Henri Martel imprimeur, 1696, 1ère partie, livre IX, § XLVI, folios 454-455, {Bibliothèque Ste Geneviève, Paris, L 117 SUP, Res in-folio}. Retour au texte

(10) - Géographie de l’Espagne morisque, oc, p.186-187. Retour au texte

(11) - Le Mercure français, oc, vol 2, folio 11 recto. Retour au texte

(12) - Le Mercure français, oc, vol 2, folio 11 verso et 13 recto. Les instructions de la reine Marie de Médicis, pour d’Augier et d’Aymar sont fermes, voir lettre de la reine à d’Augier du 19 août 1610, ibid, folios 12 et 13. Retour au texte

(13) - Histoire de la ville de Marseille, oc, folios 454-455. Retour au texte

(14) - Le Mercure français, oc, vol 2, folio 13 verso. Mais d’Augier, malgré l’opposition des Capitouls de Toulouse, fait passer des Andalous sur le pont de St-Subrac et les fait conduire à Agde, où plus de 100 vaisseaux attendent pour les embarquer, Ibid, folio 13 verso. Retour au texte

(15) - Histoire des races maudites, oc, p. 85. Retour au texte

(16) - Les états de Provence de 1609, registre n° 9, folio 219, Archives du département des Bouches-du-Rhône, Marseille, cité dans Histoire des races maudites, oc, p.86. Retour au texte


fin des Notes du Chapitre 2
 

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